Chroniques

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Les vestiges du temps

Le 24 juillet 2025 — Modifié à 09 h 04 min
Par Alexandra Gilbert-Boutros

Je prends une marche au cimetière tous les matins à 7h00 depuis quelques semaines. En fait, je cherchais une façon de marcher mon chiot et pouvoir le laisser courir lousse, et quoi de plus vide qu’un cimetière au petit matin. Pour ceux qui pourraient s’en inquiéter, non, il ne creuse pas. J’ai commencé à observer les tombes attentivement, à la recherche d’anciens noms qui me feraient sourire. J’en ai trouvés, certainement, des Léonidas et des Fleurette, mais ce que j’ai surtout trouvé, ce sont des histoires oubliées. 

Il y a une section du cimetière d’Hébertville avec peu de fleurs, les défunts sont décédés dans les années 1930, plus personne pour s’en rappeler, visiblement. Quand on entre, mon chien se rue immédiatement face à la tombe de triplettes mortes successivement à 28, 29 et 30 jours. Jeannine, Jeannette et Jeanne. Tout juste à côté, la tombe de Anna Tremblay, décédée à 11 ans et 3 mois. Un peu plus loin, un piquet de bois, même plus une croix, qui tient brisé dans ses barreaux de fer. La tombe cassée de Benoît Pelletier, décédé à 18 ans en 1943. Les tombes en métal aussi, toutes rouillées, parfois même sans nom, ou avec un chiffre effacé. Un peu plus loin, une mère meurt en couche en 1931, l’inscription de sa fille, Monique: 1931 – à compléter. 

Ce qui m’est arrivé, en commençant à prendre le temps pendant que le petit poilu gambadait sa vie, c’est de voir le passage du temps. L’oubli et la trace de la vie de nos ancêtres. Des fleurs fraiches sur la section plus récente et les tombes brisées sur l’herbe pour les anciens. C’est peut-être étrange, ça ne me rend pas triste, on dirait que plutôt ça m’ouvre l’esprit. Ça me fait penser à la mort, certainement, mais surtout à la vie. Ça remet les choses en perspectives, les petites chicanes, l’égo et les priorités. C’est beau, d’une immense beauté parce que ça touche le vrai, l’important.

Ma meilleure amie a commencé à travailler auprès des personnes âgées, très âgées, en perte d’autonomie. Elle me racontait, les yeux brillants, les péripéties de ces personnes, qui ressemblent de plus en plus à des enfants, qui changent jour après jour, et qui quittent. Une femme d’une très grande douceur, dont on raconte qu’elle avait une personnalité dure et tranchante dans ses «belles années»; une femme méfiante et sourde; un homme reclus dans sa chambre parce qu’une autre résidente pense que c’est son défunt mari et sa vraie femme n’aime pas ça; un décès jour 2 au petit matin.

Il n’y a pas de morale à ma jasette, ce n’est sûrement pas un sujet léger ou estival, mais moi, je suis émue, profondément, tous les matins. À voir mon p’tit chien neuf plein de vie côtoyer les vestiges du temps, je me rappelle que je suis temporaire, ça fait du bien. 
 

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